FT-CI

En guise d’edito

Retour sur la première conférence européenne de la FT-QI

15/06/2009

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La première Conférence Européenne de la Fraction Trotskyste-Quatrième Internationale (FT-QI) s’est tenue les 11, 12 et 13 avril en banlieue parisienne. Y ont participé des délégations de Clase contra Clase de l’Etat Espagnol, d’Internationaler Klassenkampf d’Allemagne, des membres de la FT-QI qui militent dans le Collettivo Comunista de Via Efeso de Rome et militants de l’ex Groupe CRI, ainsi que des invités et sympathisants de la Tendance CLAIRE du NPA en France. Cette Conférence a constitué un pas en avant, précieux malgré sa modestie, comme cela s’est reflété dans la qualité des échanges et dans le climat fraternel de la réunion. Nous essayons de synthétiser ici certains des principaux débats ayant eu lieu sur la base des documents présentés à la conférence, qui seront bientôt mis en ligne.

L’Europe face à la crise capitaliste mondiale

La Conférence a abordé la façon dont la crise historique du capitalisme mondial se frappe l’Union Européenne (UE). Elle s’y manifeste sous la forme d’une série de crises combinées. Premièrement, ses banques les plus importantes ont été l’un des principaux réceptacles des actifs toxiques émis sur le marché immobilier et financier américain. Deuxièmement, certains pays de l’UE, qui avaient bénéficié des importants flux de financement externe pendant la période précédente ou du crédit facile grâce aux conditions initiales de l’adhésion à l’euro, sont en train de subir l’ajustement de la bulle immobilière et du crédit : c’est le cas de l’Angleterre, l’Espagne et l’Irlande et dans une moindre mesure de la France et d’autres pays du Vieux Continent. Troisièmement, les banques anglaises et celles de l’Europe continentale ont une forte participation dans les prêts aux économies dites « émergentes ». Le taux d’exposition ã ces marchés (mesuré en pourcentage du PNB) des banques européennes (21%) et britanniques (24%) est cinq fois plus élevé que celui des institutions japonaises (5%) ou américaines (4%), ce qui peut avoir un puissant effet boumerang sur ces banques et les économies qui les soutiennent. L’Europe de l’Est a été la principale destination des prêts bancaires. La phénoménale crise de la dette qui s’est ouverte dans cette région peut toucher fortement l’Europe Occidentale. Ce danger est lié non seulement au risque du crédit mais aussi à la fuite de capitaux qui peut se produire dans certains pays. Par exemple, le taux d’exposition de l’Autriche aux « économies émergentes » (mesuré en pourcentage de son PNB) est si élevé que l’on peut lui assigner le même risque souverain qu’à ses débiteurs. Par ailleurs, les difficultés accrues de financement des économies qui possèdent un déficit de leur compte courant semblables ã celles des pays en processus de convergence avec l’euro et dont une part importante du PNB est lié à l’évolution des pays émergents, comme c’est le cas de l’Espagne (23%), constituent un autre élément important. Enfin – mais ce n’est pas l’aspect le moins important – pour un grand nombre de pays d’Europe, notamment l’Allemagne, les exportations avaient constitué le moteur de la croissance – ; ils sont donc particulièrement menacés par la chute brutale du commerce mondial et par son manque de financement, tout comme les pays de l’Est où ils avaient délocalisé une grand partie de leur production.

Ces facteurs expliquent pourquoi l’UE a été l’une des zones où la crise financière internationale a frappé le plus fort. En même temps, le PNB a chuté, non seulement dans les petits pays de l’Est ou en Islande mais aussi dans certaines des principales économies européennes.

Dans ce cadre, la Conférence a examiné de façon critique les positions qui, en se basant sur l’exemple de crises antérieures de l’UE, considèrent que la réponse à la crise sera inévitablement un nouveau saut dans l’intégration bourgeoise et réactionnaire de l’Europe. Elle a au contraire souligné que, même si l’on ne peut pas écarter l’hypothèse d’une issue pro-européenne plus fédérale, comme l’émission sur le marché des capitaux d’un bon commun pour la dette des différents pays, la crise actuelle mettait en exergue le fait que l’euro et l’UE elle-même ne sont pas invulnérables. Elle a aussi remarqué que, face à la magnitude et à l’approfondissement de la crise, des scénarios où ces fragilités pourraient se concrétiser deviennent plausibles (ce qui ne veut pas dire qu’ils se réaliseront sans difficultés). Elle a envisagé non seulement l’hypothèse de la sortie de la zone euro d’un pays d’importance secondaire – tandis que les autres y resteraient–, mais aussi des hypothsèses où la plus grande conquête de l’intégration bourgeoise, l’euro, et donc l’UE elle-même, serait mis en danger. Cela serait le cas, par exemple, si des dévaluations compétitives des monnaies des pays hors de la zone euro, comme la Suisse (premier pays avec une déflation en Occident après le Japon qui vient de dévaluer sa monnaie) ou l’Angleterre, se combinaient avec des fortes pressions de la lutte de classes, conduisant ã des solutions populistes dans les grands pays impérialistes de l’UE ou ã un enchaînement de cessation de paiement de la dette souveraine à l’Est ou même à l’Ouest.

Dans ce cadre, l’affirmation selon laquelle l’unification de l’Europe ne pourra être réalisée que par la classe ouvrière ã travers la révolution prolétarienne, conserve toute son actualité. En ce sens, la plus grande interpénétration de capitaux, une tendance qui s’est renforcée de façon significative par rapport à l’époque de l’impérialisme du début du XXe siècle analysé par Lénine, ne peut pas être traitée abstraitement et de façon anhistorique sans prendre en compte les contradictions actuelles rappelées ci-dessus. En outre, si l’on se réfère à la formation des États nationaux, comme par exemple celle de l’Etat français, qui n’a pas pu s’accomplir sans révolution ou celle des Etats-Unis, qui n’a pas seulement nécessité la lutte pour l’indépendance mais aussi une guerre civile, on mesure mieux qu’envisager une unification européenne bourgeoise de façon évolutive est non seulement réactionnaire mais aussi utopique. En effet, une cession de la souveraineté en faveur d’une entité supranationale européenne sans grands affrontements est impossible.

Les premières réponses à la crise et les nouvelles médiations qui apparaissent

La Conférence a constaté que la crise est si violente que des pays pourtant peu célèbres pour leur haut niveau de lutte de classes, comme l’Islande, connaissent des explosions sociales aiguës. En même temps, compte tenu de la préparation relativement faible du prolétariat européen, le niveau des réponses aux attaques du capital pour lui faire payer la crise est surprenant. En effet, celle-ci frappe un prolétariat marqué par un long recul de sa subjectivité et de son organisation après des années d’offensive néolibérale, privé de parti révolutionnaire et même, dans la plupart des cas, de partis centristes de portée nationale (de ce point de vue, la France constitue une exception).

La Conférence a également analysé les différents mouvements qui ont surgi : la rébellion largement spontanée, puissante, violente et prolongée de la jeunesse grecque et les journées de grève interprofessionelle dans ce pays ; la lutte des étudiants contre le plan Bologne dans l’Etat Espagnol ; les manifestations massives des travailleurs en Irlande ; la lutte de classes de plus en plus forte qui se développe depuis l’année dernière en Italie ; et enfin les deux journées d’action massives et les mouvements de lutte de la jeunesse universitaire et des travailleurs en France, qui mettent aujourd’hui ce pays, une des principales puissances impérialistes, à l’avant-garde des réponses ouvrières et populaires à la crise mondiale, quand bien celles-ci restent encore globalement en retard par rapport à l’ampleur de la crise. Ces mouvements possèdent certaines caractéristiques communes : la jeunesse y occupe une place très importante, notamment la jeunesse scolarisée ; de même, les jeunes travailleurs précarisés et mal payés y sont aussi de plus en plus nombreux ; le retour de la classe ouvrière industrielle dans les luttes n’est pas encore un phénomène généralisé, mais il y a une claire tendance initiale en ce sens ; des méthodes de lutte disparues depuis longtemps réapparaissent, même si pour le moment il ne s’agit pas de faits ni généralisés ni massifs : séquestration de patrons en France, grèves avec piquet et occupation (France, Ukraine, Espagne, Royaume-Uni, Irlande, Allemagne). Tout cela indique un début de radicalisation ouvrière, ce qui constitue une réponse à la violence de la crise. S’allier ã cette nouvelle avant-garde ouvrière, ã ses luttes et ã sa rage et la gagner pour les idées du marxisme révolutionnaire représente un défi majeur pour tous ceux qui se revendiquent du trotskysme.

Dans ce cadre, la Conférence a analysé les nouvelles tendances couramment appelées « anarcho-autonomes » qui se renforcent, aussi bien dans l’Etat Espagnol, – en particulier ã Barcelone –, qu’en France et dans d’autres pays d’Europe. Ce phénomène naît, d’une part, comme une expression plus générale face aux tendances des vieux partis du réformisme social-démocrate (et dans certains cas, stalinien) ã devenir des partis bourgeois normaux. D’autre part, il témoigne de la progression de la subjectivité – qui est un produit de la nouvelle situation- de certains secteurs, notamment de la jeunesse scolarisée et précarisée. Pourtant, il constitue en même temps et contradictoirement un obstacle à la construction d’organisations marxistes révolutionnaires.

Ce surgissement d’une jeunesse radicalisée, anarchisante sans pour autant s’appuyer sur l’idéologie traditionnelle de l’anarchisme et sur laquelle ne pèse pas le poids des défaites du passé, est aussi favorisé par le virage opportuniste, vers le pacifisme et l’électoralisme, des courants qui se revendiquent du trotskysme ou de l’« extrême gauche » (dans certains pays où elles avaient du poids dans l’avant-garde).

Les jeunes de Tarnac sont un exemple de cette tendance. C’est un groupe devenu célèbre en France après leur arrestatione novembre dernier sous l’accusation de sabotage des lignes de la SNCF, sans la moindre preuve, sinon l’écriture d’un livre : L’insurrection qui vient. Ce scandale juridique a provoqué l’indignation des habitants du village où ils habitaient, qui ont organisé des comités de soutien, ainsi que celle de dizaines d’intellectuels reconnus. Cela a conduit à la libération sous contrôle judiciaire des jeunes arrêtés, à l’exception du plus connu de tous, Julien Coupat, qui reste en prison. Ce groupe, qui revendique le « qu’ils s’en aillent tous » argentin [mot d’ordre des journées révolutionnaires de décembre 2001 en Argentine], les soulèvements élémentaires des banlieues et la méthode du sabotage, possède une idéologie qui est un mélange de Blanqui et de Proudhon, les deux utopies émancipatrices du XIXe siècle alternatives au marxisme. Selon leur idéologie, dans cette société carcérale, il faut lutter pour détruire ce qui nous détruit. Lutter individuellement et collectivement là où l’on est, pour un monde débarrassé de l’exploitation et de la domination. Ce ne sont pas le code pénal ni la morale de cette société qui doivent nous dicter ce que nous devrons faire, mais la rage et l’éthique de chacun. Dans l’Insurrection qui vient, ils considèrent que ce qui nous unifie tous c’est la rage ou la haine et non l’appartenance ã une classe, ã une race ou ã un quartier… c’est-à-dire, comme dirait T. Negri, le sujet du changement est une « multitude » d’enragés.

Tout cela exige une lutte idéologique, stratégique et enfin organisationnelle. Cependant, s’il faut mener la polémique avec intransigeance, il faut également le faire sans sectarisme. En même temps, nous devons montrer la force et le potentiel de la classe ouvrière et nous atteler avec audace, quoique dans la mesure de nos possibilités, ã organiser une puissante jeunesse, regroupant étudiants, jeunes travailleurs précaires et jeunes des banlieues, autant de secteurs parmi lesquels Olivier Besancenot jouit d’une grande sympathie mais envers lesquels le NPA n’a pas de politique pour les organiser de façon révolutionnaire.

La reconstruction de la IVe Internationale : un mot d’ordre central

La Conférence a discuté de la nécessité de résister à la pression à l’abandon du trotskysme existant dans plusieurs organisations d’« extrême gauche », en particulier au sein du NPA qui vient d’abandonner dans son congrès fondateur toute référence au trotskysme et de remplacer la stratégie de lutte pour la dictature du prolétariat par la formule ambiguë d’un « gouvernement de rupture » ou qui soutient que la question de la IVe Internationale relève du passé car elle serait réductible au combat contre le stalinisme.

Tout au contraire, la gravité de la crise et les conditions de putréfaction du capitalisme, où même les « plus grandes concessions » – comme celles acquises récemment en Guadeloupe après une grève générale prolongée –, sont toujours insignifiantes rapportées à la misère des masses et à la profondeur de la crise sociale, font que « la plus immédiate de toutes les revendications doit être l’expropriation des capitalistes et l’étatisation (socialisation) des moyens de production » (Léon Trotski, « Où va la France ? »). C’est pourquoi il faut mettre plus nettement en avant dans l’agitation la nécessité de partis révolutionnaires et la reconstruction de la IVe Internationale. Ne pas le faire, ce serait prendre le risque de céder au trade-unionisme et /ou à la participation aux luttes comme simples activistes, c’est-à-dire sans aider le meilleur de l’avant-garde ã s’élever à la conscience de son rôle comme avant-garde de la classe hégémonique.

La nécessité d’avoir une orientation plus offensive pour la reconstruction de la IVe Internationale correspond également à la nécessité de livrer une bataille politique ferme face au projet de regrouper (au moins sur le continent européen) les différents partis anticapitalistes larges : il s’agit d’un projet de regroupement international à l’image du NPA en France, avec un programme ambigu et sans délimitation de classe.

La Conférence a ainsi partagé les premières réflexions que l’on a commencées ã faire au sein de notre courant international sur la nécessité d’une nouvelle méthode de regroupement des révolutionnaires dans la prochaine période, a l’image de ce dont parle Emilio Albamonte dans un des articles que nous reproduisons dans ce numéro de Stratégie Internationale. Au cours de la période précédente, vu le niveau relativement bas de lutte de classes et de la subjectivité révolutionnaire, notre méthode consistait ã discuter avec d’autres courants sur la base des leçons révolutionnaires que nous pouvions tirer des principaux évènements de la lutte de classes. Aujourd’hui, il nous semble nécessaire, sans pour autant négliger la discussion sur les fondements idéologiques et sur les bilans de l’intervention dans la lutte de classes, de placer au premier plan les questions stratégiques et programmatiques qui seront mises à l’épreuve dans l’action. Approfondir ce débat sera l’un des axes de la prochaine Conférence internationale de la FT-QI.

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