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L’Egypte ã un tournant : revendications démocratiques et révolution sociale
par : Courant Communiste Révolutionnaire - Plateforme Z dans le NPA , Ciro Tappeste

09 Dec 2012 | Les rythmes se sont ã nouveau brusquement accélérés en Egypte ces tout derniers jours. Le pays est passé d’une situation de crise politique aiguë, la plus importante depuis février 2011, ã une réouverture de crise révolutionnaire, sur fond de tensions sociales palpables, comme nous l’expliquions dans l’article du 2 décembre, « Retour de flamme (...)

Par Ciro Tappeste

Les rythmes se sont ã nouveau brusquement accélérés en Egypte ces tout derniers jours. Le pays est passé d’une situation de crise politique aiguë, la plus importante depuis février 2011, ã une réouverture de crise révolutionnaire, sur fond de tensions sociales palpables, comme nous l’expliquions dans l’article du 2 décembre, « Retour de flamme révolutionnaire en Egypte » [1]. Mais avec la mobilisation massive sur le Palais présidentiel ã Héliopolis, le 4 décembre, les affrontements extrêmement violents de la soirée du 5 et les manifestations qui ont ã nouveau secoué le pays aujourd’hui, vendredi 7, l’Egypte, véritablement, est ã nouveau ã un tournant. L’avenir du processus révolutionnaire pourrait s’en trouver changé [2].


Manifestants marchant sur le palais présidentiel - photo de Hossam el Hamalawy

Tout semblait parfaitement huilé dans le scénario concocté par les Frères Musulmans au pouvoir en Egypte. Fort de son prestige acquis dans la médiation entre le Hamas et Israël, Mohamed Morsi, le Président, entendait le traduire sur le plan intérieur. L’idée était de renforcer sans coup férir, les pouvoirs de l’Exécutif ainsi que de la Chambre haute et de l’Assemblée constituante, largement dominée par les Ikhwans (Frères Musulmans) et leurs alliés. Pour ce faire, Morsi savait pouvoir compter sur le soutien sans faille de l’impérialisme, notamment de Washington. Times Magazine n’avait-il pas fait de lui « l’homme le plus important du Moyen-Orient ? » en raison de son rôle joué au cours de l’Opération Pilier de Défense ?

Le docteur Morsi, soutenu par Washington, se met le doigt dans l’œil (Madame Clinton aussi)

Alors certes, la Maison Blanche avait plus l’habitude jusqu’en 2011 de traiter avec Moubarak qu’avec un islamiste modéré, tout comme Paris avait plus l’habitude de s’accoquiner avec le clan Trabelsi en Tunisie pour assurer les intérêts de ses multinationales que de négocier avec Ennahda. Il n’en reste pas moins que Morsi a été choisi comme cheval par défaut. Cela n’a pas empêché Hillary Clinton, secrétaire d’Etat pour quelque temps encore au sein de l’administration Obama, de faire ses louanges. Juste après les Accords de Camp David de 1978, l’écrivain égyptien Sonallah Ibrahim écrivait dans son roman Le Comité, ã propos du double d’Anouar El-Sadate (appelé ici « le Docteur »), « quoi qu’on pense de ses principes moraux [soi-disant panarabistes et socialistes dans le cas de Sadate, islamistes dans le cas de Morsi], il reste que le Docteur fait partie de cette élite restreinte qui porte bien haut la flamme du progrès, de la paix et de la stabilité, dans une région longtemps en proie ã tous les extrémismes » [3]. Ce qui valait en 1981, date de la publication du roman, devait encore valoir en 2012 pour Morsi. C’est donc confiant que Morsi publie son décret le 22 novembre. Grave erreur. Force est de constater que, comme en février 2011, lorsqu’Obama et Clinton ont soutenu Moubarak quasiment jusqu’au bout, Washington a très mal évalué la situation.

La manifestation historique du 4 décembre sur Héliopolis

La réponse ne se fait pas attendre et des dizaines de milliers d’Egyptiens descendent immédiatement dans la rue. Le gouvernement s’entête et les manifestations grossissent. Ayant toujours le soutien de Washington et de l’armée, Morsi en rajoute en se faisant présenter à la hâte le projet de nouvelle Constitution élaboré par une Assemblée dominée par ses partisans le premier décembre, et annonce vouloir la soumettre ã référendum le 15 décembre, pour la faire adopter. Les manifestations du 4 ont été massives dans tout le pays. Les bureaux du Parti de la Justice et du Développement (PJL), le bras politique des Ikhwans, sont pris pour cible dans plusieurs villes. Au Caire, c’est une marée humaine qui se dirige vers Héliopolis, là où se trouve le Palais présidentiel. En dépit des barrages montés par l’armée, les manifestants cisaillent les barbelés et encerclent l’édifice, forçant Morsi ã vider les lieux. La situation politique commence ã basculer, même si les partis d’opposition, regroupés largement au sein d’un Front de Salut Public (FSP) font tout pour essayer de canaliser la mobilisation et la circonscrire ã une dimension « démocratique », alors que ses ressorts sont bien plus profonds.

Les Ikhwans là¢chent leurs chiens

Morsi, qui jusque-là avait plus ou moins retenu ses troupes, choisit de là¢cher ses chiens le lendemain, mercredi 5. Mobilisés depuis les quatre coins du pays, appelés à la rescousse dans les gouvernorats les plus reculés et leurs bastions historiques, entassés dans les bus qui prennent la route de la capitale, les Ikhwans et leurs alliés lancent leurs hommes de main contre les manifestants ã Heliopolis et ailleurs dans le pays. Les affrontements, extrêmement violents, font sept morts et plusieurs centaines de blessés. Loin de faire taire la contestation, Morsi la relance de plus belle.

Une perte accélérée de consensus, de popularité et d’autorité

Les Ikhwans ont largement remporté les élections législatives il y a un an ainsi que les présidentielles qui se sont tenues il y a six mois ã peine. Morsi jouissait jusqu’à il y a peu de 70% d’opinion favorable [4]. Celui-ci pensait pouvoir manœuvrer sans aucun problème, en mobilisant si besoin massivement la base traditionnelle de l’islamisme, comme cela s’est fait au cours des élections ou lors de la grande manifestation du 29 juillet 2011. Mais dans un contexte de crise économique qui se poursuit et de revendications sociales (salaires, conditions de travail, libertés syndicales, etc.) non satisfaites et de luttes sociales qui continuent ã secouer l’Egypte, la décision de Morsi a été vue comme un accès intolérable d’autoritarisme dans un pays où la flamme de la révolution brûle encore. La riposte a été massive, y compris chez celles et ceux qui avaient voté PJL aux élections de cet été, et qui font leur expérience depuis ces derniers mois des Ikhwans au pouvoir.

Mais c’est aussi la base plus militante des Ikhwans et de leurs alliés qui s’est rétrécie. Le 29 juillet 2011, les salafistes et les Ikwans avaient réussi ã mobiliser sans doute prés d’un million de personnes au Caire, en faisant là aussi converger par bus entiers des militants, sympathisants et leur famille. Cette première démonstration de force de ceux qui avaient pris en retard le train de la révolution avait pour but de balayer les derniers occupants de Tahrir et d’affirmer l’hégémonie des forces islamistes bourgeoises et populistes sur le processus politique. Un an et demi après, le 5 décembre, Morsi n’a réussi ã mobiliser au plus que quelques dizaines de milliers pour affronter les manifestants, bien que ses partisans aient parlé de… six millions de personnes. Ce sont notamment les fractions les plus militantes mais minoritaires du salafisme qui aujourd’hui se mobilisent, par groupes de quelques centaines, à l’image du Front Salafiste, du Parti de la Constitution et du Développement ou du bien mal nommé Parti du développement et de la Paix, plus radical encore qu’Al Noor, le principal parti salafiste, deuxième bloc parlementaire derrière les Ikhwans. Cela ne veut bien entendu pas dire que ces véritables milices ne soient pas extrêmement violentes, mais leur stratégie a été tenue en échec par la massivité des manifestations qui se sont poursuivies, comme nous allons le voir, enrayant les manœuvres de Morsi.

Droit dans ses bottes : les manœuvres de Morsi

Morsi croit avoir tenu l’opposition en échec ã travers l’action ultra-violente de ses partisans mercredi soir au Caire. Lors de son discours télévisé de jeudi soir, il reste donc droit dans ses bottes, tant par rapport aux manifestants que par rapport au FSP qui essaye de canaliser le mouvement. Il n’offre que de maigres miettes aux dirigeants de l’opposition, pensant en avoir fini avec les mobilisations. Ainsi, au sein des forces bourgeoises, ã commencer par le monde judiciaire, pourtant en grève contre le décret du 22 novembre, ainsi qu’au sein de la direction du FSP, de premières fissures apparaissent. Certains se disent prêts ã négocier. Des juges se déclarent prêts ã superviser le référendum, seule solution de façon ã ce qu’il soit validé. La situation semble tourner à l’avantage de Morsi et des Ikhwans. C’est donc la massivité et la spontanéité des manifestations de ce vendredi 7 décembre qui vont faire radicalement changer la donne.

Retour sur la mobilisation du 7 au Caire et en province

Alors que toute la direction du FSP n’y a pas franchement appelé, la base populaire de l’opposition, qui s’est énormément élargie au cours des dernières semaines, se remobilise malgré la violente répression du 5 et l’intransigeance du discours de Morsi le lendemain. Le 7 décembre, le mot d’ordre est donné de confluer ã nouveau vers le Palais d’Heliopolis, symbole du pouvoir honni, mais également parce que plus d’une centaine de manifestants arrêtés et torturés mercredi soir y sont encore détenus. Au Caire, ce n’est pas seulement la jeunesse de la Place Tahrir qui se mobilise. Quoi qu’en disent les autorités, qui accusent l’opposition d’être dominée par les « felouls », les partisans de l’ancien régime, et de recruter chez la classe moyenne libérale, ce n’est pas seulement depuis la mosquée Mostafa Mahmoud du quartier aisé de Mohandesin que les manifestants partent après la prière du vendredi. Des milliers de manifestants se rassemblent également à l’extérieur de la mosquée Al Noor, ã Abbasseya, Raba al Adawiya, ã Nasr City [5], Fatah, ã Ramses, ou encore ã partir de différents lieux de prière de Sayeda Zeinab et Matareya. Dans l’ensemble, il s’agit de quartiers extrêmement populaires de la capitale. Tous les cortèges confluent vers Héliopolis, distant de plus de dix kilomètres. Encore une fois, les barrages sont enfoncés, les barbelés cisaillés. L’armée se garde de réprimer. En province également, la mobilisation ne faiblit pas, dans la zone du canal, sur la côte ou dans le Delta. Même en Haute-Egypte, région traditionnellement plus conservatrice, les manifestations sont importantes, comme ã Assiout. Le siège du PJL est la cible d’attaques des manifestants, que ce soit ã Suez, où il est incendié, ou ã Kafr El-Cheikh.

Négocier ou pas ? La question que se pose le FSP et la tentation d’El-Baradei et compagnie

De leurs côtés, certains partis d’opposition appartenant au FSP ou proche de ce dernier négocient dans les couloirs depuis plusieurs jours, prêts ã marchander avec Morsi contre leur ré-intégration au processus constituant ã travers lequel la bourgeoisie égyptienne et l’impérialisme souhaitent canaliser et en finir définitivement avec le processus révolutionnaire. C’est ainsi que le Parti Ghad al-Thwara (centre-droit), salue certains signes lancés par la présidence et se dit prêt ã négocier.

Mais la gauche du FSP a plus de flair. Elle sait déjà qu’une partie des organisations de jeunesse des partis du FSP a rompu avec ce dernier fin novembre, une semaine ã peine après le début des manifestations, du fait de la collusion avec les « félouls ». Les manifestants de vendredi finissent de convaincre la gauche du FSP que toute ouverture de négociation serait suicidaire, que le risque serait de perdre le contrôle sur la mobilisation, dont le contenu va bien au-delà de ce que voudrait le FSP. Les protestataires qui convergent vers Héliopolis chantent en effet « Ce soir, Morsi aura quitté le Palais ! » (même si cela fait longtemps que Morsi n’y est plus, pour des raisons de sécurité) ainsi que « Ô, mon frère [en allusion aux Ikhwans], tu vas connaître le même sort que le PND [le parti de Moubarak] ». L’avocat spécialiste en droit du travail et candidat à la présidentielle, Khaled Ali, affirme au quotidien indépendant Al-Shorouk à la mi-journée de vendredi que l’alliance sera rompue avec quiconque négociera avec Morsi. Hamdeen Sabahi, nassérien de gauche, arrivé en troisième position à la présidentielle, s’adresse à la jeunesse Place Tahrir et adopte la même position, lui qui pourtant se maintient au sein du FSP avec Amr Moussa, ancien ministre des Affaires Etrangères de Moubarak (féloul par excellence) ou Mohamed El-Baradei, politicien bourgeois chéri de l’impérialisme. Ce dernier laisse une porte entrouverte à la négociation. En effet, Morsi est forcé de reculer ã petits pas pour l’instant. Dans son entourage, on essaye de le convaincre de là¢cher du lest face à la contestation.

L’Exécutif forcé de reculer ã petits pas

En effet, certains des partisans de Morsi doutent de plus en plus de la justesse de sa ligne politique. D’autres la jugent insoutenable et démissionnent de son cabinet. D’autres, encore, souhaitent entamer un dialogue avec l’opposition, afin de désamorcer la situation [6].

Alors que les manifestants convergent vers Héliopolis, on annonce que les 139 détenus depuis mercredi sont libérés. Le ministère des Affaires étrangères déclare quelques heures plus tard que le référendum pour les Egyptiens à l’étranger (au résultat joué d’avance en faveur du pouvoir) ne se tiendra finalement pas ce vendredi 7 même mais le 12 décembre. Enfin, Mahmoud Mekki, le vice-président, annonce en début de soirée (alors que Morsi est toujours invisible), que la présidence est prête ã renvoyer ã plus tard le référendum sur la nouvelle Constitution, si l’opposition accepte le dialogue.

Il n’en faut pas plus ã El-Baradei pour demander ã ce qu’en plus de cela, le décret du 22 soit retiré avant le 8 pour entamer des négociations (et essayer de faire baisser la pression sociale). Amr Hamzawy, ancien parlementaire, très influent au sein du FSP, va dans le même sens, en affirmant que la déclaration de Mekki est « un pas en avant ». Les politiciens bourgeois et leurs alliés réformistes et nationalistes de gauche du FSP ne souhaitent en effet qu’une seule et même chose : démobiliser au plus vite une lame de fond sociale qui s’est remise en branle. Ils ont tout d’abord essayé eux aussi de polariser le débat en circonscrivant les objectifs des manifestations autour des questions démocratiques, alors que Ikhwans et salafistes insistaient eux sur la question « Sharia comme fondement de la Constitution » (ce qui est déjà le cas actuellement) ou « Madaniyya » (expression traduisible « Etat civil », plus ou moins synonyme de laïc, avec une prégnance moins importante de l’islamisme, quel qu’il soit). Ils veulent maintenant que les manifestants rentrent chez eux au plus vite. Rien n’est moins sûr.

L’expérience que sont en train de faire les Egyptiens est intense. C’est toute une jeune génération de militants, d’activistes et de cadres, ouvriers et étudiants, qui sont en train d’émerger depuis quasiment vingt-quatre mois, dans les manifestations mais aussi et surtout dans les luttes sociales, notamment dans les entreprises et les usines. Tou-te-s exigent, depuis des mois maintenant, que les petits Moubarak encore en poste dégagent eux aussi. Beaucoup pensaient que le prestige oppositionnel des Ikhwans, leur réputation d’honnêteté et d’intransigeance allait aider ã cela. Il n’en est rien. Le projet de Constitution proposé par les Ikhwans est libéral sur le plan économique, pro-armée sur le volet démocratique, absolument rétrograde sur le plan social. C’est le texte parfait pour mettre en musique les plans d’ajustement et les réformes néolibérales dont les Ikhwans n’ont jamais fait mystère être partisans. Mais le décret du 22 novembre a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Classe ouvrière, indépendance, auto-organisation et révolution permanente

Les plus gros obstacles au développement de la situation actuelle et du processus révolutionnaire dans le sens des intérêts du peuple égyptien sont de trois ordres.

Il y a tout d’abord une sorte de fossé entre le niveau de conflictualité ouvrière et sociale (avec un retour en force des grèves depuis la fin du mois de Ramadan) et le peu de présence prolétarienne structurée en termes de classe dans les mobilisations. Les manifestations sont bien entendu très majoritairement populaires, mais ã quelques exceptions près, notamment dans certaines villes du Delta du Nil, les travailleurs ne participent pas aux mobilisations sur la base de leurs propres organisations (syndicales, d’atelier, d’usine, etc.), ce qui leur donnerait une force supérieure. Ainsi, même si la nouvelle confédération des syndicats indépendants (EFITU) appelle depuis le 27 novembre à la mobilisation, rien n’est véritablement fait pour que ce soient les organisations ouvrières qui s’emparent de cette lutte contre la dérive autoritariste du « nouveau pharaon » Morsi.

Le second élément, lié au premier, est l’absence, jusqu’à présent, de véritables organismes propres des travailleurs de façon ã ce que les prolétaires et la jeunesse puissent s’auto-organiser. En effet, eux seuls ont intérêt ã ce que le processus aille jusqu’au bout, jusqu’à la chute du régime, jusqu’à la satisfaction de leur revendication centrale, « pain, démocratie et justice sociale », et ce à la différence d’un Amr Moussa, d’un El-Baradei, et même d’un Sabahi.

Cela nécessite enfin que les révolutionnaires combattent pour la seule véritable démocratie qui puisse exister et donner satisfaction aux revendications, celle des travailleurs et du peuple, sur la base d’une autonomie politique complète par rapport aux forces bourgeoise et petite-bourgeoises. Ces objectifs programmatiques, avec la perspective d’un gouvernement des travailleurs, de la paysannerie et des Egyptiens pauvres, seraient d’ailleurs un puissant outil pour briser en deux l’armée sur des bases de classe, ainsi que la base sociale des Ikhwans et des organisations salafistes majoritaires dont le poids politique est d’autant plus important que ne pèsent la misère sociale et l’absence de perspectives politiques dans les campagnes et les petites villes et bourgades où ils sont présents. Les directions actuelles de l’extrême gauche égyptiennes ne sont pas dans cette optique-là malheureusement [7].


Les Socialistes Révolutionnaires persistent malheureusement dans leur défense d’une ligne démocratiste et inter-classiste

Les Socialistes Révolutionnaires égyptiens (RS) représentent l’aile gauche des groupes radicaux qui défendent la continuité de la révolution en Egypte et ont un poids non négligeable dans certains secteurs qui sont à l’avant-garde des luttes aujourd’hui, comme ã Mahalla ou au sein des transports du Caire. RS continue ã défendre une orientation politique en parfaite opposition avec une logique d’indépendance de classe et une perspective révolutionnaire transitoire.

Lors des présidentielles, après avoir appelé au boycott du premier tour, RS avait appelé ã voter Morsi, au nom de la « révolution », pour faire barrage au « fascisme » qu’aurait symbolisé Shafiq. Dans le cadre de la crise actuelle, cette logique interclassiste binaire continue malheureusement ã dominer. Ainsi, dans sa déclaration du 22 novembre, RS défend le retrait du décret présidentiel, mais aussi la « formation d’une nouvelle Assemblée Constituante qui représenterait l’ensemble de la société, notamment les travailleurs, les paysans, les fonctionnaires, les professions libérales, les femmes, les Coptes, les Nubiens, les peuples du Sinaï et de Haute-Egypte [historiquement opprimés] » ainsi que « la démission du gouvernement Qandil et la formation d’un gouvernement révolutionnaire de coalition qui resterait en place jusqu’à l’adoption de cette nouvelle constitution et l’élection du nouveau Parlement » [8].

Alors que les mobilisations actuelles relancent la question du gouvernement ouvrier, paysan et populaire, basé sur les syndicats indépendants et les organes de mobilisation de la jeunesse, seul ã même de commencer ã résoudre les problèmes démocratiques, économiques et sociaux auxquels a ã faire face le pays, RS défend une logique parfaitement opposée. « Tout le pouvoir au peuple », conclut leur déclaration. Mais c’est précisément au nom du « peuple » et de la « révolution » que Morsi a assis son pouvoir depuis fin juin 2012. Il ne peut y avoir de pouvoir pour le peuple sans gouvernement des travailleurs, complètement indépendant de la bourgeoisie et des forces armées. Encore une fois, très pratiquement, le printemps arabe pose aux marxistes révolutionnaires, aussi bien dans l’Hexagone qu’ailleurs, la question de la construction d’une direction ouvrière, communiste et révolutionnaire, à la hauteur des défis que pose la situation, en Egypte et dans le monde arabe en général.


Le chemin de la révolution passe par Mahalla ?

Tout ceci ne veut pas dire que le processus n’est pas encore largement ouvert.

En dépit des appels indirects à la négociation, au moment où nous bouclons cet article, les manifestants sont en train de s’installer devant le palais d’Heliopolis, derrière des barricades qu’ils viennent d’ériger. Ils promettent de ne partir que lorsque Morsi sera lui-même parti. Autour du campement massif, d’autres sont en train de s’organiser pour monter la garde et protéger les manifestants contre de possibles incursions des milices islamistes, concentrées ã quelques kilomètres de là , devant la mosquée Raba al Adawiya, ã Nasr City, de façon ã ne pas être pris au dépourvu en cas de nouvelle attaque.

Si l’armée a su conserver son prestige pendant le premier acte du processus révolutionnaire en janvier-février 2011, en se gardant bien d’intervenir, elle l’a sérieusement perdu depuis. On songera d’abord à la période de « régence » exercée par le SCAF (Conseil Suprême des Forces Armées), à l’origine de toute une série de lois liberticides (contre les révolutionnaires, les syndicalistes, les grévistes, etc.). Les procès militaires intentés contre 12.000 militant-e-s partisans du processus révolutionnaire ont laissé des traces. Le prestige a été un peu plus écorné ces derniers jours, en raison de la collusion manifeste avec Morsi, quoi que celui-ci en dise, en s’en prenant verbalement aux officiers supérieurs ayant le plus trempé avec l’ancien régime. « Armée, vous êtes le bras-droit des Ikhwan, et vous êtes des là¢ches », entendait-on aujourd’hui dans les cortèges. Il s’agit-là d’un changement notable par rapport ã février 2011, lorsque les enfants des manifestants se faisaient prendre en photo sur les chars de l’armée.

L’autre élément extrêmement intéressant est la situation qui se développe en ce moment ã Mahalla, la grande ville textile du Delta, à l’origine en avril 2008 de la première rébellion ouvrière contre Moubarak [9]. On savait les travailleurs de l’usine de filature Misr Spinning à la tête des mobilisations dans la ville depuis le début des protestations contre Morsi, hégémonisant dans les faits l’opposition. En dépit des démentis des autorités locales, il semblerait que les travailleurs et l’opposition aient aujourd’hui investi le conseil municipal, bloquent depuis les accès de la ville, refusent de reconnaître les autorités gouvernementales et aient proclamé un Front de Salut Public Révolutionnaire en lieu et place des autorités locales. Certes cet organisme (qui reprend le sigle FSP mais qui s’en distingue par l’adjectif « révolutionnaire ») reste encore polyclassiste car intégré par le Parti des Egyptiens Libres par exemple, au même titre que par les nassériens du parti de Sabahi, ou par les militants ouvriers d’extrême gauche et du Parti Démocratique des Travailleurs. L’évolution de la situation ã Mahalla montre cependant que le processus continue son chemin et que les travailleurs et la jeunesse cherchent la voie de la révolution.

Alors bien entendu, un conseil révolutionnaire des travailleurs, du peuple et de la jeunesse, indépendant de la bourgeoisie, basé sur la démocratie ouvrière des usines et ateliers textiles de la ville de Mahalla, serait un point d’appui central pour généraliser l’expérience, préfigurer ce que serait un gouvernement des travailleurs, des paysans et des Egyptiens pauvres afin d’obtenir la satisfaction des revendications démocratiques et d’avancer radicalement sur le chemin de la révolution, sociale cette fois-ci. Pas étonnant qu’Ismaël Fathy, à la tête du conseil municipal bourgeois, ait démenti toutes les informations, affirmant que les autorités et l’armée contrôlent la situation ã Mahalla.

Quel que soit le degré de profondeur de la mobilisation ouvrière et populaire dans cette ville du Delta, elle marque une avancée qualitative par rapport au reste de la situation nationale. Et ce d’autant plus que dans les villes industrielles et universitaires de Tanta et de Mansoura, proches de Mahalla, également dans la région du Delta, les manifestations et les accrochages ont été intenses aujourd’hui. Partant de la mosquée Sayed Badawi ã Tanta, les manifestants scandaient « Ni frères, ni salafistes, c’est la jeunesse du 25 janvier [date du début du processus révolutionnaire ayant mené à la chute de Moubarak] qui descend dans la rue ». Réclamant la chute du régime, les manifestants ont pris la direction du siège du PJL et l’ont brûlé. A Mansoura, le plus gros cortège est parti de la mosquée Al-Nasr vers le siège du gouvernorat [10] .

C’est par sa mobilisation et celle de ses alliés, qui n’a jamais cessé depuis janvier 2011, c’est par son auto-organisation, dont on voit certains embryons prendre forme, et c’est en forgeant sa direction révolutionnaire, qui fait cruellement défaut aujourd’hui, que la classe ouvrière d’Egypte, à la tête du peuple entier, mènera jusqu’au bout la révolution comme le demandent les manifestants. Nul besoin de dire que ce serait, pour la jeunesse et le prolétariat des pays impérialistes une source d’inspiration et d’exemple. Raison de plus pour mettre sur pied la campagne de solidarité la plus large possible à la vue de ce nouvel acte du processus révolutionnaire égyptien.

07/12/12

 

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