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Obama, Osama et la crise d’hégémonie américaine
par : Claudia Cinatti

11 May 2011 | Le premier mai le président Obama annonçait au monde entier qu’un commando d’élite appartenant aux Seals de l’Armée américaine avait tué Osama Ben Laden dans une résidence située ã AbbottÄ bÄ d, une ville proche de la capitale du Pakistan.

Le premier mai le président Obama annonçait au monde entier qu’un commando d’élite appartenant aux Seals de l’Armée américaine avait tué Osama Ben Laden dans une résidence située ã AbbottÄ bÄ d, une ville proche de la capitale du Pakistan où se trouvent d’importantes installations de l’Armée pakistanaise et où l’on pense que le leader d’Al-Qaeda a vécu pendant plus de cinq ans. L’opération militaire s’est déroulée dans la clandestinité la plus complète, sans même en avertir le gouvernement d’Islamabad.

Les puissances européennes ont rapidement salué la fin de la chasse ã Ben Laden comme une victoire de « la guerre contre le terrorisme ».
L’impérialisme étasunien essayera d’utiliser cet assassinat politique, présenté comme un acte de « justice », pour régénérer sa puissance militaire et rappeler comme l’a dit Obama dans son discours que « les USA peuvent réaliser tout ce qu’ils envisagent de faire », une idée fortement remise en question par les guerres et occupations désastreuses en Afghanistan et en Irak qui sont de plus en plus impopulaires. Cependant cet assassinat se produit ã un moment où Ben Laden était devenu une figure marginale de la nébuleuse terroriste et que le principal phénomène du monde arabo-musulman est aujourd’hui le soulèvement populaire dans plusieurs pays qui a déjà provoqué la chute de dictateurs comme Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Egypte, ainsi que l’intervention impérialiste en Libye.

Au delà de l’impact de la nouvelle et du succès immédiat que cela signifie pour Obama, il est très difficile de croire que cet événement puisse se transformer en un succès stratégique ã même d’inverser la tendance au déclin de la puissance nord-américaine.

Le gouvernement n’a pas encore réussi ã articuler un récit officiel de ce qui a eu lieu au cours de l’opération commando. Selon la première version Ben Laden est tombé lors d’un échange de tirs. Quelques heures plus tard cependant la Maison Blanche a reconnu qu’il était désarmé montrant ainsi qu’il avait été délibérément exécuté avec d’autres personnes qui se trouvaient dans la résidence. Comme le dit Robert Fisk dans un de ses articles, un procès contre Ben Laden « aurait pu [permettre au chef d’Al Qaeda de] parler de ses contacts avec la CIA pendant l’occupation soviétique d’Afghanistan », de ses contacts avec les services secrets d’Arabie Saoudite ou même des sombres relations jamais tirées au clair entre les agences de sécurité américaines et les attentats du 11 septembre qui ont servi de justification ã « la guerre contre le terrorisme » et à la politiques impérialiste offensive de Bush.

A la différence d’autres assassinats politiques dans l’histoire comme celui du Che ou de l’exécution de Saddam Hussein où le corps est montré comme une preuve tangible de mort, Obama a jusqu’à présent refusé de publier des photos du cadavre de Ben Laden. IL aurait semble-t-il était jeté dans l’Océan Indien par les militaires américains. Cela jette un doute y compris sur l’identité de l’individu assassiné qui serait, selon la Maison Blanche, le chef d’Al-Qaeda. La crainte d’Obama est que les images du corps, loin d’attester de l’identité de Ben Laden suscitent une vague d’indignation et d’anti-américanisme qui pourraient s’exprimer ã travers des actions en Afghanistan contre les troupes d’occupation ou un soulèvement au Pakistan.

La façon dont a été menée l’opération, les versions contradictoires des différentes agences du gouvernement américain et le manque de preuves concrètes alimentent toute sorte de théorie du complot et de spéculations qui, après un premier moment d’euphorie, pourraient commencer ã miner la crédibilité du discours officiel. Certains commencent d’ailleurs ã remettre en question la soi-disant légalité de l’opération, une démonstration de l’arrogance impérialiste défendue par tous les organes de l’Etat américain comme une « opération de guerre » légitime selon la doctrine de sécurité nationale adoptée après les attentats du 11 septembre 2001.

Un effet réactionnaire

Sur le plan intérieur l’assassinat de Ben Laden a créé un climat réactionnaire qui vise ã rétablir le patriotisme et « l’unité nationale » qui s’étaient installé après les attentats contre les tours jumelles. Cette ambiance n’est pas seulement alimentée par Obama mais également par les principaux médias qui appellent dans leurs éditoriaux ã « fêter » la disparition de Ben Laden. L’objectif est d’alimenter une sorte de chauvinisme patriotard afin de faire oublier un cadre plutôt sombre : une crise économique qui a frappé sévèrement les Etats-Unis, l’accroissement du taux de chômage qui frôle aujourd’hui les 10%, l’augmentation de la dette qui n’est pas sans inquiéter les agences de notation, etc.
A l’image de sa surenchère militaire en Afghanistan, au Pakistan et de l’incursion impérialiste en Libye le président démocrate a montré une fois de plus qu’il suit le chemin tracé par Bush pour essayer de recomposer la puissance impérialiste étasunienne. Obama revendique non seulement « la guerre contre le terrorisme » mais également les méthodes les plus brutales qui l’accompagnent à l’image des prisons clandestines dans les pays arabes, d’Europe de l’Est ou de Guantanamo où les tortionnaires professionnels de la CIA et du FBI ont carte blanche pour sévir. Le directeur de la CIA et futur secrétaire de la Défense lui-même, Leo Panetta, a reconnu que la personne qui a donné les informations au sujet de la planque de Ben Laden a été soumise 183 fois à la torture du « de la baignoire » (« waterboarding ») qui consiste ã simuler la mort par asphyxie et noyade du suspect.

Dans l’immédiat Obama a rebondit dans les sondages et a obligé les républicains, les néoconservateurs et même le Tea Party à le féliciter pour avoir réussi ã faire ce que Bush lui-même n’avait pu faire. Même les « progressistes » ont accepté l’opération terroriste de l’Etat américain sous prétexte que permettrait de mettre fin à la guerre en Afghanistan. Obama essayera de capitaliser ce moment pour faire passer son programme de réduction des dépenses publiques qui inclut une coupe budgétaire de 400 milliards de dollars dans le budget du Pentagone. Il semble cependant assez peu probable que « l’effet Ben Laden » ait un effet durable dans les mois qui viennent et permettent de s’imposer sur les préoccupations internes qui ont été déterminantes lors des dernières élections législatives de mi-mandat et sont à la base de la profonde polarisation politique et sociale que traverse les Etats-Unis.

Ben Laden et la crise d’hégémonie américaine

L’annonce de l’assassinat de Ben Laden a pour Washington une grande valeur symbolique. Il semble difficile que l’opération ait un impact réel dans la « guerre contre le terrorisme » portée par les Etats-Unis dans la mesure où il semblerait que le rôle joué par Ben Laden dans la planification et l’exécution des opérations concrètes d’Al-Qaeda était très réduit, et ce en raison des quelques dix années d’isolement du « cerveau » des attentats du 11 septembre, du caractère décentralisé d’Al Qaeda qui fonctionne au Pakistan, dans la péninsule arabique et au Maghreb par branches autonomes.

L’opération qui a mis fin à la vie de Ben Laden a mis en évidence les contradictions profondes de la politique extérieure des Etats-Unis, approfondies par l’échec stratégique de la guerre en Irak. Le Pakistan, principal allié de Washington dans la guerre d’Afghanistan, a montré encore une fois son double jeu. Même si le gouvernement d’Ali Zardari est profondément pro-impérialiste et que pendant une décennie le pays Islamabad a reçu des Etats-Unis entre 1 et 3 milliards de dollars par an pour « combattre le terrorisme » les services secrets pakistanais (ISI) et l’armée maintiennent une relation historique avec les taliban afghans et ont de fait protégé Ben Laden. Ce lien avec les taliban est en relation avec des intérêts nationaux du Pakistan qui cherche ã améliorer sa position régionale en mettant l’Afghanistan dans sa zone d’influence afin de contrecarrer le poids de l’Inde, son rival historique.

Le gouvernement pakistanais qui fait tout pour montrer son engagement aux côtés des Etats-Unis et de ses alliés dans la « guerre contre le terrorisme » se retrouve dans une situation extrêmement difficile. Sur le plan intérieur sa collaboration avec Washington qui a transformé le pays en une base d’opérations militaires américaine est profondément impopulaire et alimente l’action de certains groupes islamistes. Sur le plan extérieur Obama exige d’Islamabad des explications au sujet de la complicité de l’ISI avec Ben Laden et plusieurs voix de l’establishment politique américain exigent d’ores et déjà une réduction de l’aide économique exorbitante versée par Washington ã Islamabad et qui est vitale pour Zardari.
Malgré ces contradictions Obama a besoin de la collaboration du Pakistan pour mener ã bien sa stratégie de désengagement d’Afghanistan qui consiste ã réduire la présence militaire américaine, ã se recentrer sur les actions contre-insurrectionnelles et ã négocier avec les secteurs modérés des taliban n vue de leur intégration au gouvernement afghan. Ce plan a été annoncé formellement en février dernier par Hillary Clinton elle-même et il y a déjà des négociations en cours. Les changements annoncés par Obama dans son gouvernement qui conduiraient l’actuel directeur de la CIA au secrétariat à la Défense et mettrait à la tête de la centrale de l’intelligence le général Peatreus, l’éloignant d’Afghanistan, seraient fonctionnels ã cette politique. Avec la mort de Ben Laden Obama espère pouvoir dissimuler la défaite que signifierait un retour au pouvoir même partiel des taliban après presque dix ans d’occupation qui ont coûté des centaines de milliards de dollars et des milliers de vies pour les troupes de l’OTAN. Il n’est pas dit cependant que ce plan se concrétise ni que le gouvernement corrompu de Karzaï puisse tenir sans le soutien matériel des troupes américaines.

Crises, guerres et processus révolutionnaires

La stratégie de Bush de contrer le déclin américain ã travers la « guerre contre le terrorisme » qu’a poursuivie dans ses grandes lignes Obama a échoué. Elle n’a pas réussi ã restaurer l’hégémonie incontestée des Etats-Unis, renforcée après la chute de l’URSS. Ce déclin s’est aggravé avec l’explosion de la crise économique qui a provoqué la pire récession depuis les années 1930.

Même si l’assassinat présumé de Ben Laden renforce conjoncturellement la position des Etats-Unis, l’effet à long terme est plus que discutable. Dans le monde arabo musulman l’oppression impérialiste de son allié, l’Etat d’Israël, avec la complicité de gouvernements corrompus et autocratiques et une polarisation sociale aigüe aggravée aujourd’hui par la crise économique, ont contribué à la montée de diverses variantes islamistes depuis une dizaine d’année. Mais ce sont ces mêmes conditions qui sont aujourd’hui les causes du processus de mobilisation populaire qui secoue aujourd’hui le Magrheb, le Machrek et le Proche et Moyen-Orient et au sein duquel Al Qaeda n’a aucune influence.

Al Qaeda est une organisation profondément réactionnaire non seulement par ses méthodes terroristes à l’image de celles utilisées le 11 septembre 2001 dont les victimes étaient en grande majorité étaient des travailleurs qui n’avaient aucune responsabilité des crimes commis par les gouvernements impérialistes mais également par son programme qui consiste ã vouloir établir des Etats théocratiques brutalement oppressifs au service des intérêts de l’élite dominante. C’est ce qu’ont montré les liens existants entre la monarchie saoudienne, l’impérialisme américain et Ben Laden jusqu’au début des années 1990. Al Qaeda a par la suite montré toute son impuissance ã combattre les gouvernements arabes pro-impérialistes qu’elle disait vouloir renverser. De petits groupes de soi-disant combattants sont incapables d’être à l’origine de changements historiques. C’est le rôle qu’aura ã jouer l’action révolutionnaire des masses ouvrières et populaires qui reviennent sur le devant de la scène après des décennies de restauration bourgeoise.

 

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